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LE SUPPORT COMME CHOIX ESTHÉTIQUE

En tant que peintre, Isabelle Bonzom accorde beaucoup d'importance au rapport entre la peinture et son support. Le bois, la toile et le mur sont ses supports privilégiés. Dans cet article paru sur Le Blog d'Elisa en Mars 2011, elle fait part de ses réflexions en la matière.


Le support comme choix esthétique (article)


Chers Amis Artistes,

Je souhaiterais vous faire partager une analyse d’Isabelle Bonzom, artiste et historienne de l’Art, spécialiste du rapport entre matière et iconographie. Il existe sans doute entre le support et la peinture une véritable alchimie, que chaque peintre artiste souhaite mettre en exergue. Je vous laisse lire cet article et réagir, pourquoi pas nous adresser vos peintures et réflexion autour de ce thème : le support comme choix esthétique.

Bonne lecture
Elisa

le gobelet

CHARDIN - Trois pommes d'api, deux chataîgnes, une écuelle et un gobelet d'argent dit Le gobelet d'argent
Circa 1862 - huile/toile - 33x41 cm - Musée du Louvre, Paris


La peinture commence dès le support.

L’aventure picturale débute, en effet, dès le choix du support et celui-ci n’est pas forcément la toile. Le mur, la pierre, le bois ou même l’ardoise, le cuivre ou le verre ont été et sont encore utilisés. Mais, pour des raisons de commodité, la toile tendue sur châssis est le support de prédilection depuis le XVIIe siècle. Cela en est même devenu une convention. Certains artistes ne se préoccupent pas du support sur lequel ils peignent, alors que d’autres dialoguent avec la surface.

Titien, Véronèse et Tintoret ont ainsi peint sur des toiles à gros-grains. Même si des raisons techniques liées à une forte hygrométrie de la région ont amené les Vénitiens à travailler sur ce type de toile, la trame grossière et visible a participé au rendu final du tableau. Leurs peintures sont plus costaudes et paraissent plus charnelles que celles des Florentins. À la même époque, ces derniers peignent sur toile fine, mettent l’accent sur le dessin et la clarté dans un rendu lisse et plutôt éthéré.

Chardin

CHARDIN - Un Lapin, deux grives mortes et quelques brins de paille sur une table de pierre
circa 1749 - huile sur toile - 38,5x45cm
- Musée de la Chasse et de la Nature, Paris

Chardin, autre peintre de la chair et de l’incarnation, jouait avec la toile, ne passant souvent que des jus transparents pour les fonds. La peinture la recouvre en couches superposées, au niveau des saillies, c’est-à-dire des reliefs où s’accroche la lumière. Parfois même, Chardin effleure à peine la toile, laissant sa couleur et sa texture visibles pour signifier la fourrure d’un lièvre. Alors, le support est comme une peau.

Plus tard, papier et carton sont utilisés par les peintres modernes comme Lautrec ou Vuillard, pour des raisons non seulement économiques, mais aussi idéologiques. Le degré d’absorption de ces supports, leur couleur et leur texture engendrent une matité et un aspect brut qui s’opposent à l’allure policée des peintures académiques. Car au même moment, les peintres pompiers recouvrent entièrement la toile, ils anesthésient la présence et le rôle du support en le saturant. L’artiste moderne, lui, laisse souvent à nu la toile. Entre 1900 et 1920, l’enduction blanche ou grise de la toile est visible en plusieurs endroits du tableau, donnant la sensation d’inachevé. Une manière de répondre aux soucis de perfection des académiques qui, aux yeux des modernes, tuent la peinture à trop la peaufiner.

Il s’agit de laisser respirer le support. À l’huile, Cézanne garde en réserve le fond blanc de la toile, comme il le fait avec le papier lorsqu’il peint à l’aquarelle. Matisse n’arrête pas de poser la peinture, puis de la racler pour retrouver le blanc de préparation. La lumière vient du fond et traverse les couches picturales. En dialoguant avec le support, Picasso nous montre l’envers du décor. Il inverse les rapports de force : il dessine sur la peinture et la toile qu’il dénude arrive en premier plan. Une façon de souligner que l’oeuvre est un tableau et non une illusion de la réalité.

D’ailleurs, la toile est tissu avant d’être image. Seurat et Mondrian l’évoquent en créant une nouvelle trame par la juxtaposition de points, pour le premier ou l’entrecroisement de lignes, pour le second. Cette grille de lecture se superpose à celle du support, rappelant son existence, sans l’imiter. Le tissage, espace sans hiérarchie, sans effet de profondeur intéressera également Klee. Quant à Robert et Sonia Delaunay, Rothko, Klein ou Bacon, ils appliquent une couleur teinture qui imprègne les fibres et plonge le spectateur dans la couleur pure.

La matière, la tonalité du fond, sa consistance et même sa résistance sont déterminantes dans le résultat final. Le support joue donc un rôle important dans l’esthétique de l’œuvre.

Isabelle Bonzom, Mars 2011





PICASSO - Femme nue couchée ou la dormeuse
13 mars 1932 - traces de fusain - huile/toile - 130x162cm

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