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DÉLICIEUSE GRAVITÉ

 

Texte de l'historienne d'art, Valérie Montalbetti, à propos de la peinture d'Isabelle Bonzom

Valérie Montalbetti est historienne de l’art et commissaire d’exposition indépendante. Elle a été conservateur des Collections de la Fondation de Coubertin de 2008 à 2017, après avoir travaillé comme chargée d’études au musée du Louvre, au musée Cognacq-Jay et au musée de la Musique :

 

"D’abord il y a les paysages arborés et luxuriants d’Isabelle Bonzom, qui nous éclaboussent de leurs feuillages et nous enchantent par leur caractère aérien, lumineux, vivant… comme une pluie de lumière. Quand je dis "paysage", ce ne sont pas de larges panoramas, mais un focus sur quelques arbres, le plus souvent un seul. Nous pourrions être à la campagne, pourtant il s’agit généralement de parcs urbains, d’où la présence humaine, pas toujours décelée au premier regard, tant les silhouettes d’amoureux, de joggeurs ou de promeneurs se fondent dans la nature, voire se confondent avec elle (la silhouette de "Camouflage-Cascade" semble littéralement servir de tronc aux ramures de l’arbre).
Les feuillages mangent une grande partie de la surface du tableau. Pour les composer, la touche d’Isabelle Bonzom est extrêmement fluide : à la fois une superposition de touches multiples et légères, qui leur donne ce caractère transparent, limpide, presque cristallin, et un rythme dans la juxtaposition, qui transmet le caractère mouvant du végétal. L’alliance des deux engendre cette impression de jaillissement ou de scintillement.
Il y a aussi cette utilisation des couleurs vives, couleurs sous-tendues, sublimées, parfois dévorées par le blanc, un blanc crémeux, généreux, mais aussi couleurs rehaussées par les touches sombres des rameaux (Bonnard, estimait que pour donner au jaune sa vivacité et sa lumière, il fallait mettre du noir au-dessous). Cette merveilleuse alchimie transmet une impression de gaieté, un feuillage onctueux et léger.
Mais, derrière ces feuillages lumineux et mouvants, il y a un univers opaque, aux couleurs denses, voire sombres, espace non révélé, plein d’intensité, peut-être anxiogène, qui nous attire à l’intérieur du tableau, nous absorbe dans sa profondeur. Derrière la joie lumineuse, il y a la gravité, car la joie n’est pas un comportement étourdi ou superficiel, un oubli de la réalité, mais une volonté face à la vie et à l’art. Comme l’exprime Isabelle Bonzom, "la jubilation en art est une affaire sérieuse".

Cette densité, on la retrouve également dans la série "Se jeter à l’eau", dont le titre me semble hautement symbolique. L’eau dans laquelle il s’agit de se jeter, pourrait être une allégorie de la vie : elle est intense, opaque et abyssale, parcourue de courants et d’ondes, à la manière des "Nymphéas" de Monet. Les corps des baigneurs sont en grande partie laissés en réserve (parties non peintes, laissant le support affleurer, toile ou bois), offrant au spectateur la possibilité mentale de s’y projeter, de compléter le tableau.

Pour ses scènes urbaines (passants dans la rue ou le métro), Isabelle Bonzom adopte un cadrage presque photographique, comme vues au travers de la fenêtre d’un viseur. Dans ce cadre contraint, elle joue sur la disparité d’échelle des éléments juxtaposés : ainsi, dans "Catwalk" ou "Minnie Mouse", les passants vus en pied, passent devant le corps d’une femme sur un panneau publicitaire, trop grand pour être vu en entier. Isabelle Bonzom s’autorise ici une jolie mise en abime, l’affiche publicitaire formant un tableau dans le tableau, mais incomplet car débordant le cadre. Elle joue aussi de l’incongruité d’un corps en maillot de bain dans le métro parisien (le cadrage, ne permettant pas de voir le visage, réduit vraiment la figure à un corps - en cela conforme au message publicitaire).
Là encore, c’est la matérialité de la peinture qui permet d’incarner ces portions de quotidien et nous les rend à la fois étonnamment présentes et quelque peu surnaturelles : jeu entre les parties peintes et celles laissées en réserves, entre les éléments précisément définis et les ellipses, entre les zones opaques, saturées et celles formées de transparences, entre ce qui est donné à voir, ce qui est suggéré et ce qui est volontairement occulté.

Face à la morosité ambiante, Isabelle Bonzom défend une conception vitaliste de la peinture. De même que la nature est un univers en perpétuelle croissance et germination, et pourtant se nourrit de la destruction et de la pourriture, le peintre n’ignore pas les difficultés de la condition humaine, mais justement parce que l’existence est fragile et précaire, préfère en explorer la richesse, essayant de préserver une capacité d’étonnement et d’émerveillement, se laissant envahir par les sensations, guider par l’intuition.

Ainsi la peinture d’Isabelle Bonzom n’ignore pas le quotidien, elle sait le réenchanter."


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