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ENTRE NOUS

À PROPOS DE LA PEINTURE D'ISABELLE BONZOM

TEXTE D'ERIC FISCHL

 


Dans le catalogue "Traverses", l'artiste américain Eric Fischl médite sur la peinture d’Isabelle Bonzom.
Son texte est un dialogue imaginaire à propos de l'artiste française :


"Entre nous"
*

 

Je suis devant une peinture d’Isabelle et je crois l’entendre me chuchoter à l’oreille.

- « Entre nous * », dit-elle.

Je lui réponds : « Entre nous ? Quoi ? »

- « Regarde * », murmure-t-elle de sa douce voix.

J’aboie : « Regarder quoi ? Envisager quoi ? ».

- « La scène. Où sommes-nous ? * »

Je regarde sa peinture et dit ceci tout bas : « Nous sommes dans un parc. Je ne sais pas où. Ça doit être le printemps. Les arbres explosent en frondaison. Les feuilles sont si éclatantes, si flamboyantes que cette vision ne peut être ni redevable de ma description, ni contenue par elle. Les branches d’arbre tombent en cascade, moussent et éclaboussent comme des chutes d’eau. Elles scintillent comme des feux d’artifice. Leur composition illumine le jour. La peinture prend le relais de la Nature. Elle court, dégouline, entaille, glisse, couche sur couche de couleurs.
La main de l’artiste, -- une main humaine --, qui écrit sous la dictée d’une Nature férocement belle, essaie furieusement de garder le rythme avec ses passages. La main de l’artiste essaie de trouver des équivalences : la couleur en tant que lumière, la couleur comme énergie, la couleur comme bruit, le geste en tant que force vitale. Le sentiment de nécessité, la nécessité d’être, d’incarner ton destin est inéluctablement irrépressible et brûlant. »

- « C’est tout ? * », demande-t-elle.

- « Non ! » je bougonne tel un écolier irascible. «  Je vois plus ». « Je vois des gens dans le parc. Certains sont assis, d’autres marchent. Certains poussent des voitures d’enfants. C’est une belle journée. Ils vaquent à leurs occupations. Ils ne voient pas ce que nous voyons, alors que c’est tout autour d’eux, presque en train de les dévorer. Pourquoi ne voient-ils pas ? Quel plus grand spectacle faut-il pour retenir leur attention ? Si cette célébration du renouveau ne peut les arrêter en chemin, comment peuvent-ils se détacher de leur routine, même pour un moment ? Comment pourront-ils un jour se libérer de leur lassitude et leur ennui ? S’ils ne peuvent faire l’expérience de la joie ou la partager, alors à quoi le reste de leur journée doit-il ressembler ? »

- « Souffrent-ils? * »

- « Oui, ils souffrent terriblement, mais ils ne le savent pas. Parce qu’ils ne ressentent pas de douleur, parce qu’ils ont de tout, parce qu’ils ont fait ce qu’ils pensent qu’ils devaient faire, ils ne savent pas qu’ils sont en train de souffrir. Parce qu’aussi, ils ne savent pas qu’ils souffrent, je souffre pour eux. Je suis devenu l’artiste. Devenu toi. Je vois le monde comme tu me l’as montré. C’est un paradoxe. La déchirure se produit quand les conflits entre l’intérieur et l’extérieur de nos vies sont rendus visibles. À travers ta peinture, tu sembles me dire :  Si tu vois une feuille d’arbre en feu, comprendras-tu l’amour ? Si tu vois les arbres exploser avec la force d’une cascade mais brûlants de désir, te rendras-tu compte finalement que l’amour t’a consumé? »


Eric Fischl
10 octobre 2011

 

* En français dans le texte original

 

Depuis 2009, la peintre Isabelle Bonzom entretient une correspondance avec l'artiste américain Eric Fischl. Elle peint aussi son confrère dans sa série intitulée "Camouflage". Les deux artistes ont écrit sur le travail de l'autre. Lire les essais d'Isabelle Bonzom sur le travail d'Eric Fischl dans Écrits. Lire aussi la version originale du texte d'Eric Fischl " Entre nous".

 


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