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L'ÉMANCIPATION DE LA COULEUR


Un article de Gabino Kim à propos de la peinture d'Isabelle Bonzom




À la suite de son travail sur le nu masculin, Isabelle Bonzom a consacré une partie de sa réflexion au pouvoir dramatique et symbolique des statues dans le paysage urbain. Elle a peint une série de Poilu, monument aux morts côtoyant des signes de la société de consommation. Puis, des sculptures de nus masculins dans le jardin des Tuileries ont fait l'objet de nouveaux tableaux. Le critique d'art, commissaire d'exposition et collectionneur, Gabino Kim, historien de l'art spécialisé en théologie, donne ici son interprétation du tableau "Tuileries. Samaritain, I".

 

L'émancipation de la couleur

 

"Un homme se rendant de Jérusalem à Jéricho tomba au milieu de brigands qui, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à demi-mort. Un prêtre arriva : il vit l'homme et passa son chemin. Un Lévite, survenant en ce lieu, le vit et, lui aussi, passa son chemin. Mais un Samaritain en voyage arriva près de l'homme blessé, le vit et fut pris de pitié. Il s’approcha, banda ses plaies, y versa de l’huile et du vin. Puis, le Samaritain le chargea sur sa propre monture, le mena à une auberge et prit soin de lui." (Luc 10,30-34)

 

Un flot d'air fluctue et vient s'entremêler à deux personnages. À moitié mort et souillé par des blessures, l'un d'eux est porté par l'autre. Le Ciel décide de changer les tonalités de sa face. "Tuileries - Samaritain, I", oeuvre d'Isabelle Bonzom, s'attache à la sensation du spectateur. L'amour et la douleur se mèlent dans cette oeuvre qui, grâce à la couleur, les dissout dans l'amour inconditionnel.

Isabelle Bonzom a associé la sensation à la présence de l'air et a juxtaposé transparence et opacité. Elle a préservé au maximum la substantifique moelle de la peinture que l'appareil photographique ne peut imiter. En fait, notre champ de vision est très large et permet une vue d'ensemble que l'appareil photographique ne peut décrire. Les conditions techniques (extérieur ou plateau, lumière naturelle ou spots, effets d'ombre et de lumière, etc.) dictent ce que l'appareil saisit. Par exemple, le photographe peut choisir d'utiliser ou non l'auto-focus afin de bien capter l'objet en mouvement. Toutefois, l'appareil ne peut pas traduire la totalité des émotions humaines. C'est pourquoi Isabelle Bonzom dit, en conversation avec le critique d'art Pierre Sterckx, "Je ne pense pas et je ne sens pas que la peinture est morte. Il ne s'agit pas d'effacer la peinture ou de la figer".


 

Le modèle de cette oeuvre "Tuileries - Samaritain, I" est le "Bon Samaritain" du sculpteur français François-Léon Sicard, sculpture qui se trouve près du Louvre dans le Jardin des Tuileries fréquenté par de nombreux touristes. Ce n'est pas par hasard qu'Isabelle Bonzom a choisi de s'intéresser à cette oeuvre de Sicard traitant du thème du Bon Samaritain, elle qui pratique la méditation.


Elle dit que "la peinture est un acte de sensations" et qu'en peinture, "le sens est lié aux sens". Elle considère même "la peinture comme un corps vivant". À l'évidence, sa peinture a une certaine gravité, très sanguine et téméraire sans être toutefois expressionniste.


Isabelle Bonzom ne se préoccupe pas de "capturer" le réel. Ainsi, nous ne pouvons dire où sont localisées précisément la lumière et l'ombre dans son travail. Elle libère la couleur par tons purs et lumineux. C'est de la couleur émancipée qui crée un choc provoqué par les sensations et ouvre une autre voie que celle exprimée par Francis Bacon.


Selon Gilles Deleuze, le talent de Bacon est d'avoir découvert une façon de fixer l'affect sur la toile, c'est-à-dire, les "sensations et les instincts". Cela agit directement sur notre système nerveux. Bacon a exprimé la part sombre de la nature humaine et a montré l'angoisse, l'horreur ou le plaisir. Même si Isabelle Bonzom peint vraiment des sensations semblables, la part d'ombre n'est pas convoquée. Elle ouvre la porte vers un ailleurs lumineux.


Par l'émancipation de la couleur, "Tuileries - Samaritain, I" fait aussi exploser les émotions stériles du spectateur. Dans le travail d'Isabelle Bonzom, le sens haptique (cf. Aloïs Riegl), par lequel l'oeil touche et la main voit, est offert aux spectateurs. Les artistes qui traitent du Bon Samaritain sont nombreux : Van Gogh, Rembrandt, Moreau, Giordano, etc. Ces oeuvres contiennent et retiennent la narration: les spectateurs peuvent facilement en saisir la leçon. Cependant, "Tuileries - Samaritain, I" est plus post-moderne: il n'y a pas d'intention d'expliquer, ni de donner de leçon. À travers la couleur, le tableau agit directement sur le système nerveux du regardeur et révèle l'amour inconditionnel de celui-ci qui est au coeur du message du Bon Samaritain.

Isabelle Bonzom est l'artiste qui compose avec les émotions et les sensations à travers la peinture. Elle ne nous montre pas seulement "la vie en rose" ou l'utopie. Le sens et les sens sont intrinsèquement liés : l'amour et la douleur apparaissent dans sa peinture, comme une ambivalence. Il s'agit de l'union des contraires, la coincidentia oppositorum (cf. Mircea Eliade). Ces deux notions paradoxales, amour et douleur, vont au delà de la situation initiale, d'une manière insensée. Elles dépassent littéralement l'entendement. C'est justement ce paradoxe qui nous attire vers la peinture d'Isabelle Bonzom.

Gabino Kim, 2016

 

Consulter la version originale en coréen de l'article de Gabino Kim et sa version anglaise


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